Manuel Pratt

Manuel PRATT

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Lettre de Manuel Pratt, avant le début du festival OFF 2003 :

J’habite à Avignon depuis 5 ans maintenant, et cela fait dix ans que ma compagnie présente chaque été quatre spectacles différents lors des Festivals. J’ai l’habitude d’entendre parler les commerçants, les restaurateurs, les imprimeurs et tous les corps de métiers qui profitent honnêtement ou non du Festival et reprenant leurs expressions de «ces putains de festivaliers de merde qui foutent le bordel au mois de juillet, putain !» le deuxième putain est facultatif. Pour eux, souvent, car il ne faut pas généraliser à fond, nous ne sommes qu’une bande de feignasses, camés et drogués profitant du système. Un petit "spectacle" se monte en une heure car il ne dure qu’une heure... bref toutes les idioties classiques.

Bizarrement depuis 48 heures à peine, les mentalités changent, les idées ne sont plus les mêmes. D’un seul coup, nous ne sommes plus les parias de la société, mais ceux grâce à qui le commerce est favorisé, le chiffre d’affaire rentabilisé. Qui va donc manger les pizzas trop cuites ? Les sandwiches ignobles à 4 euros ? Le stock de Coca sera invendu, les tables des restaurants vides... Bref, l’horreur commerciale arrive. Nous ne sommes plus considérés comme avant. C’est merveilleux l’appât du gain !

Alors faire la grève générale dans le off ? Oui ou non, notre compagnie a fait le choix, si un mot d’ordre unique la propose, nous la ferons.

Certes, j'assume complètement la perte financière énorme due à l'investissement financier, je sais que je n'aurai pas ou presque pas de contrats l'an prochain et qu'obligatoirement, je serai en train de crever, moi et toute mon équipe avec, mais je sais aussi que notre force est celle de l'argent que nous apportons à la ville. Actuellement, beaucoup de Français se foutent de la culture, noyés dans les merdes de "Nice People" et des autres immondices télévisuelles. Je sais qu'il faut investir ces médias poubelles et là-bas aussi bloquer caméras et micros, mais pour l'instant, attaquons ceux qui nous attaquent avec les mêmes armes : l'argent, le fric que nous leur ramenons. La ville sera pressée comme un vulgaire citron et implorera à son tour de ne pas crever. C'est leur faiblesse. Notre force. Car c'est vers la mort que nous allons, une mort de la culture, la vraie, celle qui se bat dans les quartiers, celle qui sait que le Français n'est pas un veau et que TF1 n'est pas le miroir de ce que l'on peut proposer à nos enfants, que l'on rend débiles, à nouveau aussi à cause de l'argent. Bloquons cette ville tous ensemble, ils veulent tuer la culture alors pratiquons la politique de la terre brûlée bien avant eux, anticipons leurs démarches. De toute façon, soyons clair avec le Medef, il n'y a pas d'autre solution. Si on accepte aujourd'hui leurs propositions, demain, il y en aura d'autres encore plus terribles. La mort est belle si on la décide, foutus pour foutus tentons l'impossible.

Si le mot d'ordre est de jouer et que l'esprit combatif est moins fort alors informons les gens, le public, pourquoi pas une journée de deuil national le 14 juillet par exemple où tous les spectacles seraient annulés ??? La perte financière serait moins importante mais l'image ne manquerait pas de panache. Notre solution reste dans la cohésion et surtout dans l'union, tous ensemble, on peut vaincre, évitons de sombrer dans l'individualisme trop classique de notre profession et dans le piège poisseux du langage politicien, et de ces véritables escrocs, aguerris aux techniques de roublardise. Et reprenons ensemble la phrase célèbre d'un innocent emprisonné : LE MEDEF M'A TUER ! Solidairement. Manuel PRATT
Jouera. Jouera pas. D'heure en heure sont prises les décisions. Avec parfois beaucoup d'hésitation. De douleur et de déchirement. On parle de drame terrible qui se trame. D'une mort annoncée. "D'une catastrophe. Avignon pourrait devenir une ville sinistrée au même titre qu'une catastrophe écologique si le festival est annulé" commente Gérard Vantaggioli, le directeur du Chien qui fume. "Je me demande si cette histoire-là n'est pas plus pernicieuse. Histoire de faire un très grand ménage. Le gouvernement va enterrer Jean Vilar une seconde fois".
Le Off est dans la rue. On a en tête ses joyeuses parades. Hier, des compagnies continuaient leur patient travail de communication distribuant des tracts. "Oui, on joue". Et même si elles se sentent solidaires des autres, manifestant quelques mètres plus bas, rue de la république. "Je suis venu ici pour jouer. J'espère pouvoir en convaincre d'autres" lâche John Steed. Et d'ajouter "ne nions pas le fait que pour venir ici, il faut de l'argent". Lui a investi 11 000 €. "Le métier nous apprend à être pragmatiques. Et même si tous les soirs, on fait rêver des spectateurs, il y a une réalité financière qu'on ne doit pas oublier. Chaque compagnie est libre de jouer ou pas." Et comme lui, il y en a d'autres qui misent gros pour trois semaines de festival. "On vient en Avignon pour vendre notre spectacle. On a investi 15 000 €. Pour nous c'est énorme. Et si on ne joue pas, c'est catastrophique" souligne Claude Pelopidas. "Jouer, c'est notre raison d'être, d'exister. On n'a pas d'autre choix" dit Marc Ducharne, directeur du Rouge-Gorge. On parle volontier aussi d'inégalité. "On aurait plutôt envie de jouer. La mort d'un spectacle pourquoi pas. Mais nous sommes inégaux devant cette mort.
La mort pour une compagnie du In sera suivie d'une résurrection dans les scènes nationales. La mort d'une compagnie du Off, c'est une mort totale, finale qui n'apportera rien à la suite du débat. Il faut avoir des nuances dans la grève, y compris dans l'action" martèle Dominique Oudart.
Pour d'autres, le choix est fait. Et même s'il sera lourd de conséquences. "On ne jouera pas tant que le retrait de l'accord n'est pas annoncé". Aujourd'hui, cela semble bien compromis. Le verbe est ferme dans la bouche des comédiens de la compagnie Manuel Prat que l'on retrouve après la manif'. Le mot "en grève" barre leur affiche. Depuis 1989, ils jouent chaque été à la Tâche d'Encre. "Cet accord, c'est notre mort. On n'a rien à perdre. C'est notre seule façon de rester dignes. On est désespéré de ne pas jouer, de ne pas aller à la rencontre du public. C'est un gros sacrifice" dit Corine. "On se bat pour l'avenir. Mais de toute façon le métier ne sera plus jamais comme avant. Les masques sont tombés" ajoute Manuel. Bien conscient que pour les compagnies le choix est difficile. "On sait qu'on perd un ou deux ans de tournée. On doit réfléchir à d'autres moyens de diffusion". Ils disent aussi qu'avec plaisir ils monteraient à nouveau sur scène, si l'accord était retiré. "Ce serait alors le plus beau festival".
Il faut aussi écouter tous ces comédiens évoquer ce mouvement comme une prise de conscience collective. Car si la culture distrait l'âme, elle est aussi une sacrée manne.
Propos recueillis par Eugénie Mourizard.
LE CHOIX DE DIRE NON - interview Isa Déon, Cie Manuel Pratt –
L'HUMANITE mercredi 16 juillet 03

Isa Déon, trente et un an, est comédienne. Elle n'est pas montée sur scène depuis le 9 juillet. Elle évoque sa détermination, son déchirement et réagit aux propos de Jacques Chirac.

Vous aviez la chance cette année de jouer dans deux pièces (Ladies and Gentlemen: Lenny Bruce et l'Enfant), mais vous êtes en grève depuis le début du Festival. A quel moment s'est imposée votre détermination?
Isa Déon. Assez vite, même si au début je ne concevais pas que le Off n'ait pas lieu, que des spectacles soient annulés. C'est quand même un des seules festivals où l'argent personnel est investi; il n'y a aucune subvention pour la plupart d'entre nous. Puis en un ou deux jours, dés les explications sur le protocole, et alors que pour plusieurs personnes il fallait jouer, c'était de plus en plus clair dans ma tête: non, il ne faut pas! Ça correspond à un acte de résistance, et il fallait qu'on s'organise. Tracter, parader et jouer ne laissait plus de temps pour réfléchir. J'avais très envie de jouer, on était prêt! Mais soudain, j'ai eu l'impression d'une grande injustice, plus le coeur: on rencontre déjà des difficultés à obtenir le statut, et dans ce nouveau protocole, c'est encore plus compliqué et en plus aléatoire. Impossible de savoir, selon les cachets obtenus ce qu'on sera indemnisés. Une loterie! Dans la compagnie Manuel Pratt, on s'est très tôt dit que, même si le In votait la reprise, nous, on continuerait la grève.

Que répondez-vous à ceux qui disent que ne pas jouer revient à s'immoler?
Isa Déon. Penser ainsi reste leur droit. Mais il faut savoir à un moment donné, faire une pause. Impossible de continuer dans cette urgence. Ma vie c'est jouer. Mais être en résistance, c'est c'est cesser de le faire. Selon moi, faire grève signifie: "On ne fait pas ce pour quoi on est là, car on n'en a plus les moyens."

 

Ce phénomène n'est absolument pas à généraliser, mais votre engagement a croisé une certaine hostilité.
Isa Déon. Faire la grève est compliqué, ne pas la faire l'est tout autant! Il y a de la culpabilité chez certains, qui ne peuvent vraiment pas la faire. Mais, je crois qu'on a toujours le choix de dire non. C'est terrible pour ceux qui sont en désaccord au sein de leur compagnie. De se retrouver sur scène sans y trouver de sens. Ceux qui vraiment ne veulent pas couler leur compagnie ne sont pas hostiles: on se croise dans la rue, et je les tiens au courant des actions en cours, auxquelles ils peuvent se joindre. Beaucoup sont solidaires du mouvement et reversent une partie de leurs recettes au fonds de soutien pour ceux qui sont en grève. L'hostilité, je la sens de la part des gens qui jouent sans vergogne. Pour gagner de l'argent. Personnellement, je n'ai jamais fait ce métier pour ça. Ou pour être une star. Il est pour moi un moyen d'expression. Faire du théâttre, chanter est une arme contre la bêtise. J'ai peu apprécié les provocations du genre: on me tend un tract, je dis "désolé, je suis en grève" et on rétorque "comme ça tu pourras venir nous voir!" J'ai aussi entendu quelqu'un hurler en voyant mon panneau "en grève", "tu ne sers plus à rien, casse-toi!". C'est heureusement loin d'être fréquent. Il ne faudrait surtout pas qu'on en arrive là!

Plus qu'un régime, c'est la nécessité de l'artiste que vous souhaitez défendre.
Isa Déon. Oui. Aujourd'hui, je revendique le droit à l'expression. Si l'on tue les plus petits, ceux qui font du terrain en travaillant dans des associations, en donnant des cours aux enfants. Bref, ceux qui font du théâtre vivant de proximité, véritablement, alors il n'y aura plus que du TF1, orchestré par ceux qui ont énormément d'argent et hélas! Pas grand chose à dire. Que va-t-il rester? Star Academy? J'ai un enfant de trois ans, je n'ai pas le droit de laisser passer ça.

Qu'auriez-vous aimé entendre dans la bouche de Jacques Chirac dans son allocution du 14 juillet?
Isa Déon. L'autre jour, dans la manif, on scandait:"Chirac où es-tu passé? Parle donc!" J'attendais un miracle, qu'il dise j'annule le protocole, je garde le statut actuel et très vite on va l'améliorer. Alors les festivals auraient pu reprendre, et nous jouer normalement. Mais je ne suis pas étonné par ses propos. Et préfère finalement qu'il ne nous ait pas donné de faux rêves, ou des miettes. Pour qu'on puisse aller jusqu'au bout. En espérant que chaque citoyen se réveille.

Que souhaiteriez-vous lui dire?
Isa Déon. Qu'il réalise à quel point il est terrible d'en arriver là: hurler "en grève", le poing levé, tout en rêvant d'une seule chose: jouer.

Propos recueillis par Aude Brédy.